Communiqué de presse du réseau Archeologia.be et de l'ASBL Communauté Historia suite au reportage Investigation (RTBF) spécial Patrimoine wallon - L'exemple symptomatique de Tournai (27 janvier 2022)

Le constat est posé. Lamentable. Le patrimoine wallon vit des heures sombres. Il est confronté à une défiance de plus en plus importante de personnes élues censées le défendre. Le fait est parfois pleinement assumé avec un laisser-aller conduisant à un abandon pur et simple. Le fait est parfois plus sournois avec une fuite en avant et une solution hypothétique, probable et, le plus souvent, incertaine qui en constituera la règle et en sonnera le glas. L’hypocrisie actuelle allant même jusqu’à reprocher aux citoyens de ne pas avoir agi plus tôt en lieu et place…

Alors que tout un chacun serait en droit d’attendre une gestion saine d’un patrimoine culturel commun, de trop nombreux élus ont fait le choix de la gommer de toute ambition politique. Le constat fait mal car il confirme qu’en Wallonie, il ne fait pas bon vivre patrimoine culturel.

 

Restaurer un édifice, ce n'est pas uniquement l'entretenir, le réparer ou le refaire, c’est lui garantir une pérennité dans le temps pour la génération présente et celle qui lui suivra. Outre le sentiment d’une histoire commune, ce patrimoine peut rapporter : "un euro qui y est investi en rapporte trois" (dixit).

Lorsqu'il est question d'une restauration, il importe de réfléchir à deux aspects : celui de la reconversion et celui de l’intégration. Et en Wallonie, de tels projets ne manquent pas : couvent des Récollets de Nivelles, couvent des Clarisses à Enghien, églises transformées en immeubles à appartements, etc.

 

07042017-DSCF2173.jpg

L'église Saint Christophe du XVIe s à Fontaine-L'éveque est abandonnée depuis longtemps, son avenir est incertain aujourd'hui
 

Nous pourrions en être satisfaits en nous disant que le secteur privé en investissant de la sorte fait œuvre de sauvegarde. Ce n'est que trop rarement le cas. Dénoncés par des collectifs citoyens, une majorité de projets auront la plupart du temps un impact négatif sur l’histoire et l’intégrité historique des sites concernés mais également sur le tissu architectural avoisinant. 

Ce qui est encore plus inquiétant, c’est que, malgré la mobilisation, rares sont les Autorités qui semblent enclines à écouter et répondre aux attentes des citoyens. Pire, dans certains cas, ces mêmes Autorités ne respectent pas le cadre réglementaire qui aurait dû s'appliquer et valident des projets attentatoires au patrimoine. Une incompréhension pour beaucoup à laquelle s'ajoute une Administration wallonne du Patrimoine (Awap) sourde ou fuyant trop souvent ses propres responsabilités.

Mais les restaurations se font rares. Combien d’édifices remarquables ou classés à ce titre sont aujourd’hui abandonnés et pour certains à l’état de ruines ? Ces dernières années, nous avons malheureusement dû constater que de nombreux sites d’importance sur le plan historique s’engageaient doucement mais sûrement vers une disparation pure et simple. Ainsi, à Tournai p.ex., les églises de la Madeleine, des Rédemptoristes ou encore de Sainte-Marguerite (un large inventaire est repris ci-dessous)… sont devenues les symboles de la politique du lierre. Cette politique est la moins exigeante. Elle ne nécessite aucune implication. Un politique ne viendra s’émouvoir que lorsqu’un citoyen versera une larme… et le constat sera alors sans appel : souvent, il sera trop tard.

 

En l’espèce, la Cité des cinq clochers souffre d’une sorte de blocage à l’égard de son patrimoine. A des mesures durables, on privilégie des mesurettes depuis toujours. A des mesures de sauvegarde, on investit dans des projets tels le Smart Center en total décalage par rapport aux besoins de la Ville.

Les conséquences de cette inaction sont dramatiques. Des pans entiers du patrimoine tournaisien sont laissés à l'abandon et menacent aujourd'hui ruine. D’ailleurs, avec le temps, Tournai est devenue une sorte de Pompéi en Wallonie picarde. C’est la force tranquille des inerties qui a enseveli le patrimoine sous un tas de « peut-être », de « pourquoi pas », de « on verra ». Deux exemples évocateurs : la vente envisagée par le CPAS de Tournai du Mont-de-Piété (1626) (qui signerait au passage la disparition du musée d’archéologie) et la restauration (toujours hypothétique) de la Tour Henri VIII à l’égard de laquelle la seule décision prise dernièrement fut de consolider un échafaudage historique pour les années à venir. Une saga sans fin.

Certes, l’honnêteté intellectuelle ne peut passer sous silence les investissements réalisés en faveur de nos monuments (notamment le chantier de restauration de la Cathédrale Notre-Dame). Le problème c’est que cette Cathédrale a polarisé toute l’attention politique et financière en laissant les autres éléments patrimoniaux se faire grignoter tranquillement par le temps qui passe.

Que manque-t-il donc à la Wallonie, et, en particulier, à Tournai pour que son patrimoine puisse contribuer à soutenir durablement son économie ? Et c’est effectivement là que le bât blesse : outre le sous-investissement dénoncé, c’est la faiblesse de sa politique touristique.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un problème de fréquentation

 

Lorsque l’on apprend que les Autorités de Tournai sont satisfaites d’une fréquentation de l’ordre de 86.000 visiteurs en 2021 pour ses musées, pouvons-nous nous en réjouir ? La réponse est clairement négative. Ainsi, une ville à l'histoire comparable comme celle de Tongres connaît pour son seul Musée gallo-romain une fréquentation de l’ordre de 95.000 visiteurs par an. Tournai inquiète. Tournai interroge. Comment une ville disposant d'un patrimoine culturel exceptionnel de stature européenne peut-elle se satisfaire d’une si faible fréquentation ?

Alors que côté flamand, Tongres a fait le choix, pour 2022, d’investir dans son offre muséale en agrandissant son Musée gallo-romain afin d’y adjoindre de nouvelles collections (époque mérovingienne). Côté tournaisien, il n’y a pas de fil rouge. Pour les Musées des Arts décoratifs et d’Archéologie, la mise en caisse semble la seule certitude. Une petite vitrine par ici. Une petite vitrine par là. On verra bien. On réfléchira après… A quand une dynamique patrimoniale positive, intelligente, claire et inscrite dans la durée ?

Or, de quelles richesses dispose Tournai et qui lui permettrait de jouer dans la cour des grands ? La réponse est évidente : son patrimoine (notamment Unesco) et son histoire. Tournai est une ville deux fois millénaire. Berceau des rois de France, elle a été anglaise, espagnole, française à plusieurs reprises, autrichienne et hollandaise. L’un de ses grands récits résulte de la découverte en 1653 du trésor de Childéric. Parler de cette découverte. Raconter l’histoire de ce roi et de son impact sur l’histoire de France. Créer une dynamique. Faites le pari du patrimoine. Et pourquoi ne pas rénover les tours Saint-Jean et Marvis avec une approche Guédelon ? Et en faire de même pour le château de Vaulx ? Inscrire le tout dans la durée. Faire rêver les voyageurs de passage. Sans terreau fertile, la Cité de Clovis n’aura aucun avenir!

Le temps de l'action est venu! Tournai mérite mieux que d’être un nom dans les livres d’histoire. Des nombreuses villes françaises, comme Lille, ont relevé, il y a plusieurs décennies déjà, le défi patrimonial. Tout n’est pas parfait, mais la Capitale du Nord a su démontrer que rien n’était impossible en devenant un acteur-phare sur la scène culturelle européenne. Les Tournaisiens manquent-ils à ce point d’orgueil et d’ambition pour ne pas tenter de rivaliser avec leur grande cousine du Nord ? Aujourd’hui plus qu’hier, il devient impératif de se retrousser les manches!

Au regard de ce qui précède, nous plaidons pour ce qui suit :

  • Au niveau tournaisien, nous souhaitons que ce reportage serve d'électrochoc et, que, dans la foulée, des décisions rapides, courageuses, durables soient prises en faveur du patrimoine. Nous plaidons pour que la ville insuffle une dynamique nouvelle au niveau de son tourisme et que cette dynamique soit confiée à un personnel compétent et impliqué. Il faut arrêter de se contenter d’une politique de l’à-peu-près!

  • Au niveau wallon, nous plaidons pour une meilleure prise en compte des avis citoyens dans le cadre des enquêtes publiques. Nous plaidons pour des synergies entre l’Administration et les entreprises du bâtiment sensibles ou impliquées dans cette problématique. Nous plaidons en outre pour une responsabilisation plus forte des propriétaires de monuments classés ou repris à l’inventaire. Des chefs-d’œuvre sont sur le point de disparaître dans l’indifférence politique la plus complète (p.ex. le château des Comtes de Méan à Blégny)! Enfin, nous plaidons pour une Administration wallonne du patrimoine suffisamment respectée et indépendante pour assumer les missions qui lui sont dévolues. A cet égard, nous serons extrêmement attentifs à la réforme en cours du Code du Patrimoine en espérant que cette dernière ne porte pas un coup fatal à notre Patrimoine! 

  • Plus largement, nous plaidons pour une plus grande sensibilisation des jeunes publics à la question du patrimoine. Les chantiers de fouilles, de restauration ne manquent pas et pourraient susciter vocations et intérêt. 

  • Au niveau de l’ASBL Communauté Historia, nous réfléchissons actuellement à la création d’un label de qualité pour les entreprises qui respecteraient une charte de bonnes pratiques. Nous travaillons également à la création d’un inventaire des biens culturels d’intérêt communal, régional voire davantage menacés ou en danger (sorte de « cadastre sanitaire »). L’objectif serait d’informer en amont le grand public des risques pesant sur un patrimoine clairement identifié et de réfléchir, en parallèle, aux solutions envisageables pour le préserver. 

DSCF7117 (2).jpg



Une liste inquiétante

 

Ainsi, du côté du patrimoine architectural militaire

  • Pont des Trous

Il était le seul témoin européen d’une porte d’eau médiévale quasiment dans son état d’origine en 1940. Propriété de la région wallonne, classé, il a été dénaturé par un chantier de « déconstruction-reconstruction » aux antipodes d’une restauration.
 

 Tour Henry VIII

Propriété de la Ville de Tournai, il s’agit du seul vestige subsistant de la courte période anglaise de 1513-1519. Un exemple rare d’une tour d’artillerie du début du XVIe siècle. Le site est abandonné depuis 2000.
 

  • Tour Marvis et de Saint-Jean

Front de fortifications médiévales du XIIIe siècle rescapé de la démolition de la seconde enceinte communale. Propriété de la Ville de Tournai, ces fortifications sont en état d’écroulement et ont été fragilisées suite à l’arrachage (sans consolidation) du végétal qui les recouvrait.

  • Château de Vaulx dit « César »

Fortin du XIVe siècle. Le site est propriété de la Ville de Tournai et en état d’écroulement.
 

 

  • Citadelle de Tournai

Courtine et porte de la citadelle hollandaise de Tournai, 1823. Le site est propriété de l’Etat fédéral (terrain militaire). Depuis 2008, l'ASBL "les Amis de la Citadelle de Tournai" participe à sa valorisation et sa restauration. De nombreux vestiges souterrains non classés mais de grande valeur patrimoniale (galeries d’escarpes et de contrescarpe des citadelles françaises et hollandaises) courent encore sous le domaine militaire, civil, communal et de la Wallonie. Certains sont actuellement menacés par les travaux d’extensions du CRP « Les Marronniers » (fouilles préventives de mars à juillet 2022).


Du côté du patrimoine architectural religieux

  •  Cathédrale Notre-Dame de Tournai

Chantier de restauration de la cathédrale. Le site est propriété de la Province de Hainaut et une incertitude demeure quant au devenir du chœur gothique. Le statuaire médiéval (porche occidentale) est toujours en attente de restauration (plus d'une décennie d'attente).
 

  • Eglise de la Madeleine des XIIIe-XIVe siècles

Propriété de l’AWAP. Le site est réputé dangereux avec risques d’écroulement.

  • Eglise Saint-Nicolas des XIII-XVe siècles

Propriété de la Ville de Tournai, l’église a été désacralisée et est abandonnée.

Du côté du patrimoine architectural civil

  •  Mont-de-Piété de 1626

Propriété du CPAS de Tournai. L’édifice abrite le musée d’Archéologie et se trouve dans un état de taudification avancé.

  •  Immeubles de l’Académie des Beaux-Arts, XVIe-XVIIIe siècles

Propriété de la Ville de Tournai. En triste état, le site requiert une restauration complète.

  •   Château de Templeuve XVIIIe siècle

Propriété (en partie) de la Ville de Tournai. L’édifice a été abandonné par l’administration communale. La solution envisagée serait une vente de l’ensemble (fuite en avant)


Du côté du patrimoine mobilier à caractère artistique et historique

  •  Musée des arts décoratifs

Propriété de la Ville de Tournai. Les collections sont constituées d’une très importante réunion de la production tournaisienne des XVIIIe et XIXe siècles dont des pièces du fameux service du duc d’Orléans, de l’argenterie et une collection numismatique. Ces dernières sont laissées à l’abandon dans un immeuble à l’état de taudis qui abritait le musée rue Saint-Martin.

  • Patrimoine mobilier à caractère artistique et historique

Si la vente du Mont-de-Piété se confirme, les collections romaines et mérovingiennes du musée d’Archéologie risquent une mise en caisse pure et simple. Le musée d’archéologie disparaîtra purement et simplement. Le lapidaire médiéval du jardin du Mont de Piété est également propriété de la Ville de Tournai. Il est actuellement en état d’abandon total (dont des façades remarquables d’immeubles détruits lors des bombardements de 1940 et remontées là afin de les préserver).

Les caveaux romans peints de l’ancien couvent des Frères mineurs découverts en 1997. Ces caveaux sont la propriété de la Ville de Tournai et sont actuellement entreposés dans les casemates de Mons. Le site ayant été vendu, leur devenir est toujours incertain et d’après nos informations, aucun déménagement ne peut être envisagé sans consolidation préalable en raison de leur extrême fragilité.

Les collections du musée d’Histoire militaire abritées depuis 2000 dans un hôtel particulier inadapté à une fonction muséale (étroitesse des surfaces inaptes au déploiement d’une muséographie moderne, réserves entreposées sommairement dans des locaux en voie de taudification sans aucune possibilité d’assurer des conditions de conservation décente)
 

Les collections du Musée des Beaux-Arts. La restauration de l’immeuble Horta est certes planifiée, quoiqu’on puisse s’interroger sur l’adéquation du projet retenu lequel double littéralement l’actuel musée d’un corset de béton, reste que les collections de peinture, certaines en mauvais état, nécessitent une restauration d’envergure.

DSCF7116.JPG

Tournai et son patrimoine : un état des lieux inquiétant.