L'ABBAYE SAINT-NICOLAS
DES PRES, TOURNAI
Le site de l’abbaye Saint-Nicolas-des-Prés, située à Chercq aux portes de Tournai, se trouve aujourd’hui à un moment critique de son histoire. Alors que des projets d’aménagement menacent directement son intégrité, les données scientifiques accumulées depuis plusieurs décennies convergent vers un constat sans équivoque : nous sommes en présence d’un site archéologique d’une valeur exceptionnelle, dont la destruction partielle constituerait une perte irréversible.
Fondée au XIIᵉ siècle et abandonnée en 1661, l’abbaye — également connue sous les noms de Saint-Médard ou Saint-Mard — présente une caractéristique rare : elle n’a jamais été occupée depuis plus de trois siècles. Cette absence d’occupation ultérieure a permis la conservation d’une stratigraphie archéologique d’une remarquable intégrité, faisant du site l’un des ensembles monastiques scaldiens les mieux préservés sur le plan scientifique.
L’organisation du complexe demeure encore aujourd’hui visible dans le paysage : église, cloître, bâtiments conventuels, espaces agricoles, vivier et zones funéraires composent un ensemble cohérent, dont la stabilité est confirmée à la fois par les vestiges archéologiques, la Carte archéologique officielle et les plans historiques, notamment le plan-relief de Tournai à l’époque de Vauban. Cette concordance exceptionnelle confère au site une valeur documentaire rare.
Les campagnes de fouilles menées entre 1989 et 1996 par François Baptiste, puis celles conduites plus récemment par l’Agence wallonne du Patrimoine (AWaP), ont mis en évidence une occupation continue du site depuis sa fondation jusqu’à l’époque moderne, avec des niveaux archéologiques atteignant localement près de deux mètres d’épaisseur. Ces résultats attestent d’un potentiel scientifique considérable. Les interventions récentes ont permis de préciser le plan général du monastère, d’évaluer l’état de conservation des structures et de mieux comprendre l’évolution architecturale du site. La mise au jour du vivier monastique, parfaitement localisé en cohérence avec les sources anciennes, illustre notamment la maîtrise des ressources naturelles par la communauté religieuse et le caractère structuré de son économie.




Malgré cette richesse scientifique, le site est aujourd’hui exposé à des projets résidentiels et économiques susceptibles d’entraîner, en l’absence de protection adéquate, la destruction rapide de vestiges majeurs. Une telle perspective pose une question fondamentale : celle du respect des engagements juridiques en matière de patrimoine archéologique. La Convention européenne de La Valette impose en effet la conservation in situ des sites présentant une haute valeur scientifique, notamment par la création de réserves archéologiques lorsque cela est possible.
En l’état actuel des connaissances, l’abbaye Saint-Nicolas-des-Prés correspond pleinement à cette définition. Son degré d’intégrité, la richesse de ses vestiges et son potentiel de recherche justifient pleinement une mesure de classement, seule à même de garantir une protection durable du site.
À défaut d’un tel classement, les conséquences seraient considérables. Une fouille préventive, même conduite dans de bonnes conditions, ne saurait compenser la perte scientifique induite par la destruction d’un ensemble de cette ampleur. La mise en œuvre d’une fouille exhaustive, conforme aux standards internationaux et couvrant plusieurs hectares, nécessiterait des moyens humains, techniques et financiers extrêmement importants, difficilement mobilisables dans le contexte actuel. La destruction constituerait donc, dans les faits, une perte définitive de données scientifiques.
Le site s’inscrit en outre dans un réseau monastique d’importance à l’échelle de la vallée de l’Escaut, aux côtés de Tournai, Antoing, Anchin, Condé, Valenciennes ou encore Gand. Des indices suggèrent par ailleurs des occupations antérieures, possiblement romaines, mérovingiennes ou carolingiennes, renforçant encore l’intérêt historique du lieu. L’abbaye représente ainsi une opportunité unique de développer un pôle de recherche et de valorisation autour de l’archéologie monastique, à l’échelle régionale et transfrontalière.
La demande de classement, portée par l’ASBL Communauté Historia et le réseau Archeologia.be, s’appuie sur un soutien scientifique solide et sur une mobilisation croissante du tissu associatif local. Elle traduit une volonté claire : celle de privilégier une gestion raisonnée du territoire, fondée sur la connaissance, la transmission et le respect du patrimoine.
Face à ces enjeux, le choix qui s’impose aux autorités publiques est limpide. Il ne s’agit pas d’opposer développement et patrimoine, mais de déterminer les conditions d’un aménagement responsable. Classer l’abbaye Saint-Nicolas-des-Prés, c’est préserver un site de référence pour la recherche, garantir la transmission d’un héritage collectif et inscrire le territoire dans une dynamique de valorisation durable.
À défaut, des exigences minimales devront être posées. Si le classement total ou partiel n’était pas retenu, il serait impératif d’imposer un cadre scientifique d’une rigueur exemplaire pour les fouilles, incluant des moyens proportionnés, une approche pluridisciplinaire complète, des délais suffisants et une valorisation effective des résultats. Mais cette option ne saurait constituer qu’un compromis, et non une solution satisfaisante au regard de l’intérêt du site.
L’objectif demeure clair : obtenir le classement de l’abbaye Saint-Nicolas-des-Prés.
Sa préservation ne constitue pas un obstacle au développement ; elle en est au contraire une condition intelligente, fondée sur la durabilité, la connaissance et l’identité territoriale. En protégeant ce site, la Région wallonne ferait le choix d’un investissement à long terme, au bénéfice de la recherche, de la culture et des générations futures.
